L’esprit de l’ivresse _ Loïc Merle


esprit-ivresse-1398081-617

« J’ai imaginé les conséquences que pourraient avoir en France des émeutes de grande ampleur si elles débouchaient sur une révolte généralisée, pendant laquelle quelques personnages apprennent de leur ivresse ou de celle des autres, tentent de se délivrer de leurs addictions pour en acquérir d’autres, meilleures, en tout cas plus conformes aux temps nouveaux qu’ils entrevoient, cernés par de grandes limites : l’attachement à leurs origines, le rôle qu’ils ont tenu pendant toute leur vie ; la mort ; la fidélité à leurs convictions, à la révolte, à la contre-révolte ; la mort. Je crois que mon roman essaie d’être honnêtement ivre…»

Voici les mots de l’auteur pour parler de ce livre, son premier roman, qui sort chez Actes Sud le 21 août, et sera, à n’en pas douter, de ceux que l’on remarquera. Et pour cause ! Il s’agit de l’un de ses premiers romans qui font littéralement exploser le talent d’un auteur, vous mettant au fait dès le départ, d’une vérité simple : Loïc Merle est un auteur avec lequel il va falloir compter désormais, et en tout cas on l’espère vraiment.

Sur la quatrième de couv’ on peut lire qu’il s’agit d’un roman « à l’ampleur et aux ambitions rares » et j’avoue que je ne trouverais pas de meilleure formule pour en résumer la teneur.

L’action se situe d’abord aux Iris , cité parisienne qui cristallise en elle tout ce que l’époque actuelle porte de frustrations,d’injustices, de préjugés – individuels et collectifs- ,et qui va être le point de départ de ce qui deviendra :

« La Grande Révolte ».

Dans cette cité vit Youssef Chalaoui :  une vie passée d’espoirs déchus, d’illusions, de rêves, de petits bonheurs, d’incompréhensions. Un contrôle d’identité, délit de faciès d’un homme qui perd la tête et dont la mort fera de lui un véritable martyr. Cette vie s’achèvera de façon tragique et va devenir un symbole. L’auteur use d’un lyrisme et d’une puissance littéraire qui nous acquis alors complètement aux faits et causes de ce vieil homme au fond tellement ancré dans le monde d’aujourd’hui.

Comme cette révolte qui traverse les lieux et se déplace, l’auteur nous emmène ensuite dans les sphères parisiennes, avec Clara, égérie plus ou moins légitime d’un mouvement féministe, lui-même conséquence de la révolte qui se propage.

Clara qui se débat avec sa condition de femme, avec celle de fille des banlieues, qu’elle semble être pour ces jolies parisiennes révoltées mais hors des réalités, et celle de fille pas tout à fait de la banlieue qu’on lui prête aux Iris. Un entre deux à l’image de la complexité humaine de cette femme entre intelligence aigüe et colère inaltérable.

Le prisme de cette révolte sans précédent s’achève sur un dernier personnage : Henri Dumont. Président de la République. La tête du pays qui après la prise de l’Elysée, fuit, lamentablement, dans sa berline noire. Il fuit son pays, son échec, sa vie, ses obligations, et ce sentiment diffus d’avoir donné son énergie et sa vie à tenter de sauver quelque chose, qui n’était de toute façon pas sauvable. Un troisième acte dont la force est de nous faire entrer complètement dans le personnage au point de se dire que cela finira un jour par arriver.

La force indéniable de ce premier roman, réside en un fait assez simple : au-delà du roman social (et donc forcément teinté de politique), Loïc Merle explore les sentiments de chacun, les relations humaines en tout ce qu’elles ont de plus complexe, de plus beau, de plus laid.

S’inspirant on l’imagine des émeutes, bien réelles cette fois-ci, de la banlieue parisienne en 2005, cet ancien prof, enseignant à Argenteuil, a le mérite (assez rare pour être souligné) de ne pas faire de cet état de fait, ni un gage de bravoure, ni une raison légitime de s’attaquer à un tel sujet, il en tire seulement une espèce de crédibilité et surtout une compréhension véritable de ce qu’engendre et induit une émeute. Dans le premier acte du roman ( qui en comporte quatre ), il décrit avec lenteur, précision, et un maniement des mots quasi parfait, ce qui peut faire d’une réaction populaire à un fait divers, une émeute, avec tout ce qu’elle amène de CRS plus ou moins conformes à l’idée qu’on s’en fait, de gaz lacrymogène et de dommages collatéraux.

L’ivresse dont il s’agit n’a rien à voir avec une quelconque addiction, il s’agit de l’ivresse d’un peuple entier, de l’ivresse d’être humain que la colère populaire (ou simplement la tournure du monde) amène à se poser de véritables questions existentielles, au sens le plus noble que puisse avoir ce terme. Loin d’écrire un roman socialo-politico-engagé de plus, Loïc Merle a l’immense intelligence de ne pas se lancer dans une farce élitiste adressée à des sphères politiques plus ou moins concernées.

Et de faire de cette espèce d’uchronie d’un réalisme puissant, un grand roman.

L’esprit de l’ivresse – Loïc Merle

Actes Sud – 21 août 2013

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s