Arrachez les bourgeons, Tirez sur les enfants _ Kenzaburô Oé


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Publié en 1958, ce roman du prix Nobel de littérature nous emmène au cœur de la seconde guerre mondiale, dans un Japon écrasé sous les bombes de l’aviation américaine. Et bien que « tel un interminable déluge, la guerre [inonde] les plis des sentiments humains, les moindres recoins des corps, les forêts, les rues, le ciel, d’une folie collective », la fureur des combats résonnera au lointain tout au long du récit. Car c’est une autre bataille que nous dévoile Kenzaburô Oé, celle de la lutte pour la survie et la liberté, là où plus aucun espoir ne semble pourtant permis.

 Un groupe d’enfants d’une maison de correction, sous le joug d’un éducateur froid et brutal, est placé dans un village de montagne pour fuir les bombardements. Mais aussi hostile et violent que les ravages de la guerre, ils sont livrés à la merci d’un maire haineux pensant qu’un mauvais enfant doit être supprimé «dès le bourgeon», et des habitants du hameau tout aussi belliqueux. Le jeune narrateur fait partie de ce groupe de délinquants, qui, comme condamnés à de sinistres travaux d’intérêt général, sont contraints à enterrer des cadavres d’animaux victimes d’une épidémie. Mais la panique s’empare du village lorsque plusieurs personnes meurent contaminées à leur tour par cette maladie ; les habitants fuient, enfermant les enfants, alors livrés à eux-mêmes dans cette bourgade désertée.

Au cœur de ce village fabulesque, isolé dans la montagne, cerné de falaises, de ravins et de forêts, sans échappatoire possible, s’esquissent les règles d’une vie en société. C’est dans une atmosphère oppressante que nos protagonistes retrouvent, débarrassés de leurs tortionnaires, un semblant de liberté. Au fil des pages, se découvre un paysage terne où la terre « ocre » s’immisce dans les moindres recoins, l’eau est saumâtre, les corps sont sales, les muscles douloureux, la transpiration ruisselle, les vêtements sont lambeaux, les blessures suintent, les morts se décomposent, la puanteur est omniprésente.

Lutter contre la faim, lutter contre le froid, lutter contre la mort.

L’auteur nous entraîne dans une cruauté de tout instant où chaque phrase, nous rapprochant inévitablement du dénouement, annihile un peu plus l’espoir d’une fin heureuse. Même l’insouciance d’une enfance retrouvée – par un réveil sous la neige, des rires moqueurs, ou lorsque des chants résonnent à la lueur d’un feu – ne dure jamais bien longtemps. Les spectres de la réalité et de l’innocence volée réapparaissent incessamment. Car bien que des enfants soient les personnages de cette histoire, leurs mots et leurs pensées reflètent les agissements d’hommes poussés dans leurs derniers retranchements pour survivre.

Au fil des décisions du jeune narrateur, est alors évoquée – implicitement – une  certaine volonté de détenir le pouvoir afin de maintenir l’ordre dans cette naissante communauté, et de l’apparition de la maladie au désir de protéger le petit frère (seule figure réellement représentative de la naïveté de l’enfance tout au long du récit) naîtra l’affrontement avec l’ami devenu rival. Au-delà de cette certaine soif de pouvoir, la nature animale de l’homme, même dans les situations les plus pessimistes, est à son comble dans l’évocation du désir charnel, l’attirance des corps –masculin et féminin – de l’acte sexuel à la naissance de l’amour.

Le quotidien en équilibre de ces jeunes exilés-réfugiés-rescapés sera de nouveau mis en péril par le retour des villageois, dans un tourbillon de haine et de violence extrême.

La gorge nouée à lecture d’un déchaînement d’actes barbares, d’un flot de paroles inhumaines, nous sommes emportés malgré nous dans une horreur immorale dont nous ne sommes que des témoins impuissants, happés dans un tourbillon de cruauté jusqu’à la dernière ligne.

Mettant nos émotions à rude épreuve, la fin ouverte de cette fable nous laisse imaginer le pire, et le point final de l’histoire nous laisse dans un sentiment si dérangeant qu’on se laisse bercer par l’espérance d’un « happy end », celui d’une enfance sauvée… même si tout espoir est anéanti.

Un regard sans concession sur la nature cruelle de l’humanité. Un récit d’émotions violentes et poétiques qui ne vous laissera pas indemne.

Arrachez les bourgeons, Tirez sur les enfants _ Kenzaburô Oé

Gallimard, L’imaginaire _ 1996

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