Esprit d’hiver _ Laura Kasischke


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Ce roman est absolument bluffant et pourtant… pourtant j’ai été soulagée de le terminer. Au moment de clore le livre, presque un soupir de soulagement.

Laura Kasischke explore les thèmes de l’adolescence et de l’inconscient, ainsi que leurs rouages et tant mieux parce qu’elle y excelle. Nous plongeant cette fois dans un face à face mère-fille étouffant comme il en est peu, du genre de ceux qui vous laisse un véritable sentiment de malaise. Et qui plus est, un malaise qui ne s’efface pas de sitôt.

Et c’est en cela qu’elle est grandiose. Après tout, un bon roman ce n’est pas nécessairement celui qui vous transporte, ou vous réconcilie avec la vie (me concernant c’est même plutôt l’inverse).

Un bon, voire très bon roman c’est aussi celui qui va s’immiscer à l’intérieur de votre cerveau. L’ambiance est irréelle, d’une pesanteur et d’une lourdeur presque gênante. Tout son talent d’écrivain se joue en ce qu’elle est capable de créer un univers qui vous absorbe et auquel on se prend sans même en avoir conscience (comme quoi l’inconscient elle le maîtrise…sur le bout des doigts) . Sans rire, jusqu’au point où elle devient carrément inquiétante.

Tatiana, la fille adoptée, 15 ans (et donc l’un des deux personnages centraux du roman) , m’a véritablement exaspérée, tout comme une vraie ado qui se respecte, autrement dit désespérante de contradictions et de conneries. Chaque mot semble être choisi, chaque phrase construite pour sa capacité à  vous envelopper, comme pour mieux vous amener à ce sentiment étouffant  d’un huis-clos inextricable. Le rythme effréné, ponctué de flash-back liés à l’adoption de Tatiana, ne fait qu’ajouter à l’atmosphère sombre  et anxiogène du récit qui ne s’étale finalement que sur une seule et  même journée, entre Amérique et Sibérie.

Si l’on pourrait effectivement reprocher à l’auteure de nous donner à lire un roman dont les méandres se situent une fois encore dans ce passage compliqué qu’ est l’adolescence, le fait est que pourtant, rien ne semble répétitif. Comme si la capacité immense de Kasischke à comprendre, disséquer et analyser à la fois l’inconscient et l’adolescence était inépuisable.  Dans Les revenants, ces deux sujets sont autant au centre du récit que dans Esprit d’hiver, néanmoins, ils sont abordés de manière complètement différentes et finalement on a presque le sentiment qu’elle aborde ces thématiques pour la première fois tant elle est brillantissime dans le registre du presque thriller psychologique.

Quand Tatiana au fil du récit devient divinement trouble ( et troublée ?),  fascinante et horripilante, la mère Holly, rivalise  ans peine, flirtant avec la maladie mentale. Maladie qui finalement se  trouve être (quand pourtant elle n’est plus explicitée que ça) au centre du récit, puisque l’on comprend à demi-mot qu’Holly souffre d’une dégénérescence génétique qui l’a obligé à subir une ablation des seins et des ovaires (le gène BRCA1, dont souffrait la mère de l’auteur…), et c’est peut être aussi cette sensibilité particulière qu’elle a au monde qui l’entoure qui fait d’elle un écrivain incontournable de la littérature américaine d’aujourd’hui.

Il n’y a pas un mot qui ne soit pas à sa place, Kasischke est imparable de point en point, elle déroule le fil interminable de son talent, dans un texte qui ne vous laisse aucun répit, et quand on imagine qu’il a été écrit en à peine un mois et demi, on comprend pourquoi d’aucun la compare à Joyce Carol Oates (quand bien même cette tendance à vouloir toujours comparer un tel à tel me semble assez réducteur – Faut-il vraiment qu’un auteur ressemble à un aîné, aussi talentueux soit-il, pour être reconnu comme un « bon » ?…).

Comme on avance dans l’intrigue, l’écriture et le récit gagne en intensité pour atteindre une espèce de paroxysme d’angoisse et d’incompréhension. Et c’est en fait très vite que l’on arrive aux dernières pages, et au dénouement, qui s’abat comme un couperet, sans qu’on l’ait nécessairement vu venir.

Finalement Kasischke fait partie de ces auteur(e)s à part, en cela qu’elle peut jouer à la fois dans la catégorie des auteurs à succès (Les revenants ayant tenu le haut du classement, en broché, puis en poche, assez longtemps, ce qui pour la libraire hautaine et sectaire  que je suis n’est pas vraiment une réelle garantie de qualité littéraire – que Dieu me foudroie pour cette prétention détestable !) et en même temps dans celle des auteurs terriblement doués.

Elle réussit le pari plutôt compliqué de plaire à « tous », et ce, pour une raison finalement assez simple : Laura Kasischke est un grand écrivain, de ceux dont on reconnait la plume, et l’univers si particulier.

Esprit d’hiver – Laura Kasichke

22.08.013 Christian Bourgois

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